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Le treizième mois des réfugiés syriens

Le treizième mois des réfugiés syriens

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16 décembre 2016 |Cathy Wong | Actualités en société |Chroniques

« Le prochain défi est de les accompagner jusqu’au marché du travail. » Comme cela semble simple lorsqu’on écoute la ministre Kathleen Weil parler de ce qui attend les réfugiés syriens, un an après leur arrivée au pays. Depuis lundi, le gouvernement québécois se félicite de son accueil et annonce l’arrivée d’une nouvelle vague de centaines de réfugiés parmi les plus défavorisés pris en charge par l’État.

 

Aux dires de la ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, l’intégration des réfugiés s’effectuerait en deux étapes faciles : une première année « normalement consacrée à apprendre le français », puis un accompagnement vers le marché de l’emploi grâce au Programme d’aide à l’intégration des immigrants et des minorités visibles en emploi (PRIIME). Mais alors que les premiers réfugiés syriens entament leur treizième mois au pays, il n’existe toujours ni données sur leur intégration linguistique ni programme d’employabilité conçu sur mesure pour eux.

 

Sur papier, les programmes de francisation et le PRIIME semblent de bons tremplins, mais ils ont leurs limites quand vient le temps de prendre en compte la situation particulière des réfugiés, qu’ils proviennent de Syrie ou d’ailleurs. Comme me l’a confié Stephan Reichhold, directeur général de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes, le PRIIME vise surtout les immigrants qualifiés prêts à intégrer le marché du travail. Or, ce n’est pas le cas des réfugiés qui, contrairement aux immigrants économiques, sont « souvent plus éloignés du marché du travail ».

 

Alors que les immigrants économiques sont sélectionnés en fonction de leurs compétences professionnelles, les réfugiés sont plutôt choisis en vertu de leur vulnérabilité. Les uns ont le loisir de préparer leur départ, les autres sont forcés de fuir en catastrophe. Fragilisés par un parcours ponctué de violences et de traumatismes divers, les réfugiés atterrissent, déboussolés, dans leur pays d’accueil.

 

En dépit de ces différences entre immigrants et réfugiés, le gouvernement demeure dans la pensée magique. Il n’est pas raisonnable de croire que le parcours d’intégration des réfugiés ressemblera en tout point à celui des immigrants économiques. Les obstacles systémiques à l’accès des réfugiés au marché du travail ont été amplement analysés et documentés au cours des dernières décennies. Si la ministre souhaite véritablement les accompagner jusqu’au marché du travail, elle ne peut ignorer les défis radicalement explicites auxquels ils font face. L’accueil spontané de milliers de réfugiés requiert des programmes d’employabilité qui tiennent compte de leur réalité unique.

 

Une question additionnelle s’impose. Depuis l’adoption du projet de loi 70 sur l’aide sociale, les prestataires seront désormais obligés de se soumettre aux exigences du nouveau programme Objectif emploi sous peine de pénalité, de coupe, voire de perte de leurs prestations. Les réfugiés syriens pris en charge par l’État et inscrits à l’aide sociale dans les 12 premiers mois seront-ils assujettis à ce nouveau programme, sans tenir compte de leur trajectoire particulière ? La nouvelle législation constitue non seulement un recul majeur pour les droits des personnes assistées sociales, mais serait une absurdité si elle devait s’appliquer aux réfugiés prestataires de l’aide sociale.

 

À en croire les éloges du gouvernement, les réfugiés seraient censés être aptes, au treizième mois, à communiquer en français, à réussir les exigences du programme Objectif emploi ou à participer au PRIIME. Cependant, en l’absence de politique précise de la part de Québec, doit-on en conclure que leur intégration professionnelle dépendra essentiellement de la seule volonté des réfugiés ?

 

Depuis 2011, la très grande majorité des 1078 réfugiés irakiens pris en charge par l’État québécois ont déménagé en Ontario pour des raisons de langue et d’occasions d’emploi, selon M. Reichhold. Plusieurs familles réfugiées syriennes les ont imités dernièrement, et pour les mêmes raisons. Ces échecs de notre capacité de rétention sont inacceptables et doivent faire l’objet d’une analyse serrée. De quoi ces insuccès sont-ils le signe ?

 

Alors que le Québec s’apprête à accueillir d’autres réfugiés dans les prochaines semaines, le gouvernement doit se montrer proactif en ce qui a trait à l’intégration économique. S’il souhaite réellement « accompagner les réfugiés jusqu’au marché du travail » et assurer une intégration réussie, il faudra qu’il fasse davantage qu’offrir des billets d’avion et de bons sentiments. Treize mois plus tard, peut-on se mettre au travail ?