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Les immigrantes victimes de violence conjugale sont mal protégées par l’État, selon les maisons d’hébergement

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Les immigrantes victimes de violence conjugale sont mal protégées par l’État, selon les maisons d’hébergement

Le manque d’interprètes pénalise les immigrantes qui ne parlent ni français ni anglais

24 août 2016 | Robert Dutrisac – Correspondant parlementaire à Québec | Québec

Souvent brimées par leur conjoint les parrainant et menacées de déportation, les immigrantes victimes de violence conjugale sont mal protégées par l’État québécois, déplore la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes (FMHF).

 

Lors de la commission parlementaire qui porte sur la planification de l’immigration au Québec pour la période 2017-2019, la directrice de la fédération, Manon Monastesse, et sa coordonnatrice Marie-Hélène Senay ont décrit la situation d’immigrantes qui ne connaissent ni le français ni l’anglais et qui se réfugient dans une maison d’hébergement pour échapper à un conjoint violent ou encore à leur proxénète. Ces femmes risquent la déportation si elles quittent avant une période de deux ans leur conjoint les parrainant. Les immigrantes qui sont dans une situation jugée irrégulière par Immigration Canada — le visa que leur a procuré leur conjoint étant expiré, par exemple — risquent d’être dénoncées par ce dernier.

 

En novembre dernier, la FMHF a produit une étude financée par le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) sur l’adaptation de l’intervention et des services fournis aux immigrantes par les maisons d’hébergement. « Certains statuts d’immigration ou, pire, l’absence de titre de séjour confinent les femmes dans des situations de grande vulnérabilité. C’est le cas des femmes parrainées, qui sont, dès lors, complètement dépendantes du conjoint. […] Cette situation laisse libre cours au contrôle du conjoint violent, qui détient l’ultime menace de la dénonciation menant à la déportation si la femme ne se conforme pas à ses exigences », peut-on lire dans le rapport de 86 pages.

 

Manon Monastesse a cité entre autres le cas de cette immigrante déportée qui a dû laisser derrière elle son enfant, qu’elle allaitait encore et que la Cour a confié au conjoint québécois qui l’avait dénoncée. « Les cas qu’on vous présente, ce ne sont pas des cas anecdotiques. C’est le quotidien qu’on voit », a-t-elle dit aux parlementaires.

 

Pas d’engagement de la ministre Weil

 

Elle a plaidé pour que l’État mette en place un mécanisme de suivi des immigrantes parrainées et de leur conjoint. « C’est inacceptable, ici au Québec, que des femmes soient enfermées pendant des années sans aucun contact avec la société », a-t-elle dénoncé. Dans certains cas, le parrain — un bon citoyen québécois — prend à sa charge plus d’une immigrante. « On voit de plus en plus d’hommes québécois se chercher des femmes soumises, a-t-elle révélé. Nous, on les voit : la numéro un, la numéro deux, la numéro trois. On s’aperçoit que c’est le même conjoint. »

 

La directrice du FMHF a aussi proposé que l’État suspende les procédures d’expulsion des immigrantes victimes de violence. « Il n’y a pas de mécanisme pour les protéger pendant qu’elles s’affranchissent d’un contexte de violence », a-t-elle fait observer.

 

Le témoignage-choc a semblé émouvoir la ministre Kathleen Weil. « Votre présentation est très, très, comment dire, puissante. On se sent tous interpellés », a-t-elle commenté, sans toutefois prendre d’engagement concret.

 

Une difficulté de taille, c’est de trouver des interprètes et de les payer. « L’interprétariat en maison d’hébergement, c’est un vrai problème, a souligné Marie-Hélène Senay. On a un travail d’intervention à faire : il faut désamorcer souvent une vie de violence dont les conséquences sont incroyables. » Il faut s’assurer qu’ils ne sont pas de mèche avec la famille de la victime, famille qui, souvent, l’ostracisera si elle ne revient pas à son conjoint.

 

Le gouvernement du Québec ne compense pas les maisons d’hébergement pour les services d’interprètes, alors que certaines d’entre elles s’occupent principalement de femmes immigrantes qui en ont besoin. Forcément, ces services sont limités au minimum : ces immigrantes n’ont pas accès aux mêmes services que les femmes qui connaissent le français ou l’anglais.

 

La FMHF regroupe 36 des 109 maisons d’hébergement pour femmes du Québec. Le réseau, qui reçoit plus de 3000 femmes par an, accueille de plus en plus de femmes immigrantes ; elles représentent 22 % du total. À Montréal, la proportion grimpe à 40 %. Ça ne serait que la pointe de l’iceberg. « Les femmes immigrantes violentées, et à plus forte raison les femmes parrainées ou sans statut, choisissent généralement de ne pas porter plainte », note le rapport.