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Le Canada pour la famille Darwish

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D’ALEP À ROSEMONT (4E DE 4)

Le Canada pour la famille Darwish

20 avril 2016 |Lisa-Marie Gervais | Actualités en société

Ils sont cinq Montréalais dans la trentaine. L’automne dernier, ils ont décidé de parrainer des réfugiés syriens, les Darwish. Voici le dernier volet sur quatre de l’histoire de familles qui ne se sont jamais rencontrées, mais dont le destin est soudé à jamais.

« Félicitations. Vous êtes tous acceptés. » C’est dans ces mots que l’employée de l’ambassade canadienne a signifié à la famille Darwish que l’asile leur était accordé. Ou quelque chose comme ça. Feras ne s’en souvient plus très bien. Qu’importe. « Il y avait trop de joie dans mon coeur », a dit mardi au Devoir ce père de famille, quelques heures après l’entrevue. « On était tellement contents (haaaaaaappy) ! »

Pour la famille syrienne, qui est parrainée par un groupe de cinq amis montréalais, c’était le moment « ça passe ou ça casse ». Cette cruciale entrevue allait sceller le sort de Marwa, Feras et de leurs trois enfants, qui vivent clandestinement en Turquie après avoir fui leur pays en guerre. Environ quatre mois après le dépôt du dossier, le 11 décembre dernier, le Canada a fini par piger leur numéro. Gagnant, visiblement. « Elle m’a dit qu’on pouvait maintenant passer les tests médicaux à n’importe quel moment. Je lui ai dit : “Maintenant !” », raconte Feras, dont la famille s’est déjà soumise aux tests et aux vaccins.

Pendant l’entretien qui a duré une heure et qui s’est déroulé en arabe, Feras — sa femme aussi — a été assailli de questions. Pourquoi son service militaire ? Combien de temps ? Pourquoi la famille est-elle restée si longtemps en Syrie ? Quelle est leur relation avec leurs parrains ? Avait-il un lien, pour ou contre, avec le régime de Bachar al-Assad ? A-t-il des amis militants pour des groupes rebelles ?

« Y a-t-il eu des questions plus directes sur le terrorisme ? »

Oui. On m’a demandé ce que je pensais du FSA [le mouvement rebelle Free Syrian Army]et du groupe armé État islamique et si je les soutenais. J’ai répondu que j’étais un homme de paix.

Très souvent, l’intervieweuse interrompait Feras dès le début de sa réponse pour lui reposer la même question d’une manière différente. Une tactique d’entrevue, croit-il. « Elle me fixait constamment quand je parlais, probablement pour me stresser, mais j’avais des yeux de pierre (eyes like stones», écrit-il sur la messagerie Facebook dans son anglais sommaire et imagé. « Au début, elle avait un air de monstre. Mais après, elle l’a laissé tomber. Et elle m’a souri. »

La seule ombre au tableau pour le moment, le regard triste de ses enfants qui ont appris qu’ils ne pourraient pas amener avec eux leurs deux chats blancs, Tom et Boos, presque deux membres à part entière de la famille, avec qui ils ont fui la Syrie à pied. « L’ambassade nous a dit que ce n’était pas son problème. »

Des parrains heureux

De l’autre côté de l’Atlantique, ces fameux « parrains » ont eu du mal à fermer l’oeil dans la nuit de lundi à mardi. Maude Ménard-Dunn, la leader du groupe de parrainage que les Darwish appellent joliment « Maoudi », a finalement reçu au petit matin un texto avec beaucoup — beaucoup ! — d’émoticônes et de points d’exclamation. « Ils étaient tellement heureux. Ils disaient qu’ils dansaient dans les rues », raconte l’étudiante à la maîtrise en travail social.

Elle a aussitôt téléphoné à son amie Rafaëlle Sinave, une enseignante qui est l’une des marraines. « Je ne savais pas qu’on allait avoir si vite une réponse définitive, je n’arrivais pas à le croire, dit-elle, euphorique. C’est comme la plus belle journée du monde ! »

Déjà, la famille québécoise s’active. Les membres se rencontreront jeudi pour planifier la venue des Darwish — un nom aussi populaire que «Tremblay» en Syrie — au Canada. Une amie de Maude est responsable du dossier scolaire, pour bien inscrire les enfants à l’école, et les souscripteurs de leur campagne de sociofinancement leur ont réitéré leur appui. « Encore hier, mon voisin est venu cogner chez nous pour m’offrir des commodes, se réjouit Maude, maman de deux bambins. Mais il manque encore beaucoup de choses. On a encore beaucoup besoin des gens. » Ne serait-ce que pour ramener les chats des Darwish au Canada, glisse-t-elle.

Pour elle, cette petite victoire n’est d’ailleurs pas seulement attribuable à son groupe de cinq qui s’est légalement commis, mais également aux centaines de personnes qui ont appuyé leur projet depuis la fin de l’été dernier. « C’est la force des réseaux sociaux, ça a vraiment fait une grosse différence, et le fait qu’on a un réseau assez mobilisé et militant. Des gens nous font confiance », dit-elle, touchée. Elle dit avoir demandé à quelques personnes dans son entourage d’être des ambassadeurs du projet, pour qu’ils puissent en parler dans leurs milieux et joindre un plus grand nombre de personnes. « On a partagé ce poids-là avec tout le monde. »

Entre naïveté et inquiétude

Un réseau de soutien plus que bienvenu pour Maude qui avait embarqué tout le monde dans son bateau. Elle se souvient d’une rencontre avec ses amis parrains et marraines où elle avait été bombardée de questions. « On me demandait si la famille Darwish connaissait les dangers qu’elle courait, les difficultés qu’elle allait avoir une fois arrivée au Québec », raconte Maude. La barrière de la langue, le marché du travail, le racisme. Et l’hiver par-dessus le marché ! Prise de remords et du fardeau de la responsabilité, elle a écrit un long courriel plutôt négatif à la famille Darwish, comme pour briser leur rêve, ce qui, sur le coup, avait provoqué quelques tensions.

Au moment de la fuite des Darwish de la Syrie — un point de non-retour —, Rafaëlle admet elle aussi avoir eu des doutes, un vrai bad trip. « Leur nom était partout sur Facebook, dans notre campagne sur Internet. On savait que la traversée allait être pleine de dangers. La famille avait 30 000 $ sur la tête. Elle aurait pu se faire kidnapper pour une rançon. Eux-mêmes auraient pu simuler un enlèvement », raconte-t-elle, encore un brin nerveuse.

Au-delà de la responsabilité financière d’un an, le groupe des cinq a dû se poser la question : que faire si la famille a des difficultés et ne peut pas subvenir à ses besoins ? « On y a pensé surtout au début, quand on les connaissait moins. C’est clair que pour nous, le parrainage c’est pas juste un an, c’est toute une vie », a dit Maude. Certains lui ont souligné, et elle l’admet, qu’il y a un côté naïf à faire ainsi confiance et à littéralement adopter une famille sans l’avoir rencontrée. « Je pense qu’il y a une différence entre naïveté et idéalisme, note-t-elle. Feras n’est pas sorti d’une boîte de Cracker Jack. J’ai lu ses écrits [sur Facebook], je lui parle, je connais son histoire. C’est intuitif. » Vivre dans la crainte de l’autre ne mènera nulle part. « Si on ne fait jamais confiance, on va rester devant nos télés et on ne fera rien. […] Je suis tannée de voir que quand on ouvre notre coeur, on est considéré comme idiot. »

 

Le défi de l’intégration

Et pas besoin de parrainer une famille pour faire une différence, soutient Rafaëlle. « Il y a des familles qui sont parrainées par l’État et ne sont pas encore jumelées à des Québécois. On peut encore s’impliquer simplement dans leur intégration. »

L’intégration à la société québécoise, ce sera la prochaine mission de Maude, Rafaëlle et toute leur communauté. « Ça nous enlève un poids de savoir que la première grande étape est franchie et qu’on peut se concentrer sur leur installation et leurs premiers moments », dit Rafaëlle. Pour cette portion de l’aventure, les deux femmes sont confiantes. Mais sur la date de leur arrivée au Canada, toutefois, le mystère reste entier.