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L’improvisation des vertueux

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NOUVELLE LOI SUR L’IMMIGRATION

L’improvisation des vertueux

15 avril 2016 |Antoine Robitaille | Québec

Après avoir soupçonné les oppositions des pires pensées pour s’être interrogé sur la possibilité de hausser les seuils d’immigration annuels à 60 000, le gouvernement s’est finalement rangé à leur position. Improvisation déconcertante de la part d’un gouvernement dont la ministre de l’Immigration vient de se donner beaucoup de pouvoirs arbitraires dans la nouvelle loi.

Un peu plus et on conclurait que Philippe Couillard et Kathleen Weil soufflent sur les « braises de l’intolérance ». C’est ainsi en effet que le premier ministre avait pourfendu, début mars, ceux qui, tel François Legault, s’étonnaient que le gouvernement semblait avoir déjà fixé les prochains seuils d’immigration : c’était 60 000 ou rien. 60 000 était une sorte de seuil de la tolérance. En dessous, vous étiez du côté sombre de l’identité québécoise : « Je crains fort, M. le Président, que [les gens de] la deuxième opposition soufflent encore une fois, comme ils l’ont déjà fait, sur les braises de l’intolérance », sermonnait Philippe Couillard, le 9 mars en Chambre. Non seulement le premier ministre se plaçait-il dans le camp du bien, de la morale, de l’ouverture, mais, ô bonheur, c’était aussi le camp de l’économie et de la prospérité. Hausser les seuils à 60 000, « on a besoin de le faire », martelait-il. « Parce que le Québec — et ç’a un effet sur notre économie — est dans une situation où la population active, la population en âge de travailler ou de chercher un emploi, ne croît pas rapidement, ou même a tendance un peu à décroître. »

Or, cette semaine, la ministre Kathleen Weil s’est trouvée à dessouffler le discours de surplomb moral et économique du premier ministre. Finalement, les seuils ne seront pas haussés cette année. Il y aura gel. Et l’augmentation viendra progressivement, avec les années. On aurait à court terme besoin de « stabilité » alors que l’État du Québec vient de se doter d’une nouvelle loi d’immigration, qui abroge totalement l’ancienne. « Stabilité », n’est-ce pas un terme intolérant ? Imaginons si, au début du mois, un caquiste ou un péquiste avait eu le malheur de réclamer le gel des seuils au nom de la « stabilité ». M. Couillard aurait sans doute sorti son doigt accusateur.

S’il y a d’évidentes vertus humanitaires, démographiques et de développement social à l’immigration, les vertus économiques telles que les ont présentées le premier ministre et sa ministre s’apparentent à des « slogans ». C’est le mot que le chercheur Guillaume Marois, coauteur du Remède imaginaire (Boréal, 2011), a employé au « Devoir de débattre » à Sherbrooke, mercredi soir. « Slogans », au sens où plusieurs études empiriques tendent à conclure que l’immigration n’a que peu d’effets contre la diminution de la population active et la lutte contre le vieillissement démographique. En audition devant la commission, lors de l’étude de la loi, l’économiste Pierre Fortin a souligné qu’une simulation des chercheurs Banerjee et Robson (2009) avait démontré que pour empêcher que le « rapport de dépendance aînés-jeunes augmente », le Canada devrait multiplier par… cinq son nombre annuel d’immigrants. « Au Québec, cela signifierait une hausse colossale qui ferait passer l’immigration internationale de 45 000 à 225 000 par année. Tout à fait inimaginable », tranchait M. Fortin.

Du reste, nous semblons bien obsédés par les fameux seuils. Nous réduisons trop souvent les débats sur l’immigration à ce chiffre « magique ». Nous en débattons comme s’ils voulaient tout dire. En condamnant toute critique des seuils, Philippe Couillard aura d’ailleurs contribué à politiser — voire à moraliser — un débat délicat qu’il faudrait plutôt s’efforcer de faire de la manière la plus sereine possible. En envenimant ainsi les choses, en soupçonnant les critiques des pires pensées, on empêche tout effort de débattre de la capacité d’accueil du Québec, des mesures que l’on pourrait et devrait adopter pour l’améliorer, des budgets qu’il faudrait débloquer.

Or, sait-on vraiment ce que le gouvernement veut et entend faire avec la nouvelle loi ? Certes, de beaux principes sont réaffirmés et nous les appuyons : interculturalisme, lutte contre la discrimination, contre les consultants en immigration véreux. Quelques passages (assez peu en somme) mentionnent la francisation. À plusieurs endroits cependant, l’arbitraire du ministre est instauré. « Le ministre peut » est ici la formule clé. En somme, le ministre pourra préciser beaucoup de choses, pourra ou non faire des « programmes pilote ». Il a voulu se garder plein de portes ouvertes. Peut-être parce qu’il ne sait pas trop ce qu’il fait.